Les écarts entre le silence en réunion et le mécontentement qui s’exprime ensuite, ou entre les sondages et les résultats des urnes, interrogent. Pourquoi les opinions réellement ressenties divergent-elles si souvent des déclarations publiques, et comment créer des conditions favorables à une expression plus libre en entreprise ?
Le biais de désirabilité sociale
C’est sensiblement à l’époque des célèbres expériences de Solomon Asch - dévoilant le « biais de conformité » et la tendance des individus à aller à l’encontre de l’évidence pour se conformer à l’opinion majoritaire - qu’Allen Edwards étudie le « biais de désirabilité sociale » comme un facteur pouvant influencer les réponses des individus. Ce biais de désirabilité sociale renvoie à l’ajustement, voire au travestissement, de nos idées (ou de nos comportements) à ce que l’on pense que notre interlocuteur attend de nous, ou encore à ce que l’on perçoit comme socialement valorisé dans le contexte où nous nous trouvons. Bien plus complexe qu’un mensonge ou de la dissimulation, le biais de désirabilité sociale peut être conscient, mais aussi inconscient, allant d’une rationalisation de sa pensée pour la rendre plus acceptable à nos propres yeux, jusqu’à de l’auto-illusion, où l’individu croit sincèrement à ce qu’il dit parce qu’il s’est construit une image valorisée de lui-même. L’auto-illusion peut d’ailleurs expliquer les dissonances que l’on observe parfois entre ce que les individus déclarent penser et leurs actes.
L’aversion à la perte
Peut-être moins connue que ces biais, la théorie de « l’aversion à la perte » est à mentionner ici car elle peut expliquer pourquoi nous préférons parfois nous taire plutôt que de contredire l’opinion d’un tiers, même si nous sommes convaincus d’avoir raison.
Perdre cent euros est émotionnellement plus marquant que de gagner cette même somme (d’où le terme d’aversion). Dès lors, dans un contexte incertain, l’humain aura tendance à minimiser ses risques de perdre. Or, exprimer son opinion au travail, notamment lors d’une réunion, et même si on l’estime fondée, représente toujours le risque de perdre, que ce soit de la crédibilité, du contrôle, ou encore des relations. Ainsi, au lieu de dire sincèrement ce que l’on pense, on choisit plus fréquemment de préserver notre statu quo, ce qui nous éloigne de toute perte possible.
Comment éviter ces biais en entreprise ? Contre toute attente, la traditionnelle et très simple boite à idées, où chacun est invité déposer un papier, s’impose pour libérer la parole grâce au parfait anonymat qu’elle permet, contrairement aux outils technologiques envers lesquels la suspicion demeure toujours un peu.