Pendant longtemps, le « ghosting » a été cantonné aux relations amoureuses. Ce mot, apparu en 2006 dans l’Urban Dictionary pour désigner le fait de disparaître sans prévenir, s’est progressivement imposé dans la langue française pour qualifier une rupture brutale et silencieuse. Aujourd’hui, il franchit une nouvelle frontière : celle du monde du travail, et plus précisément du recrutement.
De plus en plus de recruteurs racontent la même histoire : un candidat engagé dans un processus disparaît sans explication. Plus de réponse aux mails, plus de retour aux appels, un silence total. Le phénomène est loin d’être marginal. Une enquête récente menée aux États-Unis révèle que plus de 8 employeurs sur 10 déclarent avoir déjà été ghostés par un candidat. Pourtant, ce comportement reste étonnamment peu étudié dans les sciences de gestion.
Ce silence intrigue d’autant plus qu’il semble contre-intuitif. Pourquoi prendre le risque de laisser une mauvaise impression auprès d’une entreprise ? Pourquoi rompre sans un mot une relation professionnelle naissante, là où un message bref suffirait ?
La réponse ne tient pas uniquement à l’incivilité ou au manque de savoir-être. Le ghosting est aussi un révélateur de transformations profondes de nos rapports sociaux.
Le ghosting, phénomène nouveau ?
Les recherches en psychologie montrent qu’en soi, le ghosting n’est pas une pratique nouvelle : il s’apparente à des stratégies d’évitement bien identifiées. Ce qui change, en revanche, c’est sa visibilité et sa banalisation, largement amplifiées par les technologies numériques. Un silence sur une messagerie, un profil ignoré, un échange interrompu : la rupture devient instantanée, sans confrontation.
Appliqué au recrutement, ce mécanisme interroge notre rapport aux organisations. Les candidats évoluent dans un marché du travail tendu, marqué par l’incertitude, la multiplication des candidatures et des processus parfois longs, opaques ou perçus comme déshumanisés. Dans ce contexte, ghoster peut devenir une manière de reprendre le contrôle, de se retirer sans s’exposer, voire de se protéger.
Le ghosting est rarement un simple manque de courtoisie
Notre recherche sur la question (à paraitre prochainement dans une revue savante) montre que le ghosting en recrutement n’est rarement qu’un problème de comportement individuel. En fait, il dit quelque chose de l’état des relations entre individus et entreprises, de la fragilisation du lien, et de la difficulté croissante à assumer la rupture — même professionnelle. Le silence, ici, parle plus fort qu’on ne le croit.